En quoi le regard de Zilia renouvelle-t-il la critique de la société française ?
Introduction
Faire voir le familier par des yeux neufs : tel est le pouvoir du regard étranger, dont Montesquieu avait montré la force dans les Lettres persanes (1721). En 1747, Françoise de Graffigny s'en empare à son tour avec les Lettres d'une Péruvienne : Zilia, jeune Inca arrachée à son pays et conduite en France, y observe la société française et la juge de l'extérieur. Associée au parcours « un nouvel univers s'est offert à mes yeux », l'œuvre ne se contente pourtant pas de reprendre un procédé connu. En quoi le regard de Zilia renouvelle-t-il la critique de la société française ? Nous verrons que ce regard défamiliarise d'abord les mœurs, qu'il porte ensuite une critique inédite de la condition féminine, et qu'il ouvre enfin sur un projet d'émancipation.
I. Défamiliariser les mœurs françaises
Comme l'étranger des Lettres persanes, Zilia découvre la France sans en connaître les codes : elle décrit ce qu'elle voit sans le comprendre d'emblée, et cette naïveté apparente rend visibles des habitudes qu'on ne remarque plus. La superficialité des mondains, le culte des apparences, les contradictions de la religion et des usages sont ainsi mis à distance et interrogés.
Ce regard neuf a une fonction critique : en refusant l'évidence, il oblige le lecteur français à voir sa propre société comme une construction arbitraire, et non comme un ordre naturel. La satire naît de cet écart entre ce que Zilia observe et ce que le lecteur croyait aller de soi.
II. Une critique inédite de la condition féminine
Mais Graffigny, femme de lettres, déplace le foyer de la critique. Là où beaucoup de regards étrangers s'attardaient sur la politique ou la religion, Zilia observe surtout le sort réservé aux femmes : leur éducation négligée, leur dépendance, le mariage vécu comme une contrainte plutôt qu'un choix.
Cette insistance constitue l'apport propre de l'œuvre. En faisant d'une femme la narratrice et l'observatrice, Graffigny donne une voix à une expérience rarement dite, et fait de la condition féminine un objet central de la critique sociale — ce qui renouvelle profondément le procédé hérité de Montesquieu.
III. Du constat au projet d'émancipation
Le regard de Zilia ne reste pas passif. Contrairement à la logique du roman sentimental, l'héroïne refuse, à la fin, d'épouser Déterville : trahie par Aza, elle choisit l'indépendance et l'étude plutôt que la clôture matrimoniale attendue.
Ce dénouement transforme la critique en programme : dénoncer ne suffit pas, il faut proposer une autre voie. Zilia n'est plus seulement un regard qui juge, mais un sujet qui décide de son destin. La critique de la société débouche ainsi sur une revendication d'autonomie, presque féministe avant l'heure.
Conclusion
Le regard de Zilia renouvelle donc la critique de la société française en la déplaçant vers la condition féminine et en la prolongeant par un projet d'émancipation. Graffigny hérite du procédé du regard étranger, mais en fait un instrument neuf, porté par une voix de femme qui juge et qui choisit. Ce geste audacieux annonce les combats à venir pour les droits des femmes, dont Olympe de Gouges se fera bientôt la porte-parole.
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